Les Etats-Unis, paradis de la voiture. Tant pis pour les pauvres.

Par Hélène CRIE-WIESNER

Une mère a été jugée coupable de la mort de son enfant, heurté par une camionnette alors que la famille, juste descendue d’un bus, essayait de traverser une route sans passage protégé à proximité. Le conducteur ivre a été relaxé. Au pays des autos reines, les sans-voiture ont du mal à survivre.

L’accident a eu lieu dans la banlieue d’Atlanta (Georgie) en avril 2010, la condamnation pour « homicide par véhicule » est tombée le 14 juillet dernier. Le conducteur du van, ayant bu et pris des sédatifs au moment des faits, aveugle d’un œil, et avec des antécédents analogues, n’a pas été poursuivi par le ministère public.

Depuis, la colère enfle dans la communauté noire, relayée par les mouvements environnementalistes et les partisans de meilleurs transports publics dans le pays. Les urbanistes battent leur coulpe mais ne voient aucune issue possible : c’est ainsi que les Etats-Unis ont été configurés !

Voici l’histoire de Raquel Nelson, femme noire de 30 ans, qui n’est pas la première à vivre ce genre de situation. En Virginie, notamment, la police a pour habitude de verbaliser les piétons heurtés par des voitures au motif qu’ils ont « gêné le trafic automobile ».

Trop fatigués pour marcher si loin

C’est un samedi en fin de journée. Raquel et ses trois enfants, 2, 4 et 9 ans, sortent d’un supermarché Walmart. La famille n’a pas de voiture. Le week-end, les bus sont rares, ils ratent le leur de peu, le suivant arrive une heure plus tard, il fait déjà nuit. Les gosses sont crevés.

Avec d’autres passagers ils descendent à leur arrêt habituel, situé le long d’une route à six voies où les feux sont rares, où donc les voitures roulent à vive allure. Leur appartement est situé de l’autre côté de la route. D’ordinaire, quand ses enfants l’accompagnent, Raquel revient à pied en arrière sur 500 mètres, traverse à un feu et repart dans l’autre sens. (Voir le schéma des lieux)


Pas cette fois, car il est tard et tout le monde est fatigué. En compagnie d’autres enfants et adultes, la famille traverse bien vite la moitié de la chaussée, et souffle un instant sur la voie centrale de bifurcation. Apercevant une femme qui finit de traverser en courant, le petit garçon de 4 ans lâche la main de sa mère pour la suivre.

Agrippant sa petite fille de 2 ans, Raquel tente de rattraper son fils. Trop tard : l’enfant est percuté par une camionnette, qui blesse aussi la mère et la fillette. Le conducteur ne s’arrête pas.

Couleur de peau et classe sociale

Voici ce qu’en dit le site d’info environnemental Grist, qui a largement contribué à faire connaître le cas de Raquel Nelson :

« Soyons honnête : une partie de cette histoire a quelque chose à voir avec la race et la classe sociale. Les gens qui marchent et qui empruntent les transports publics aux Etats-Unis sont en général des pauvres, ou encore des gens qui ne peuvent pas conduire.

Les usagers des transports en commun et les piétons sont marginalisés, enfermés dans leur situation. La plupart du temps, le service des transports est médiocre, idem pour les infrastructures destinées aux piétons. Le service public utilisé par Raquel Nelson avait lui-même supprimé plusieurs lignes au cours des mois précédents. Qui souffre le plus de tout ça ? Les pauvres. »

En ce qui concerne la fréquence des bus et l’aménagement de leurs arrêts, les choses ne risquent pas de s’améliorer de sitôt aux Etats-Unis : depuis le début de la crise économique il y a trois ans, des centaines de municipalités – dont Chicago, Atlanta, Saint-Louis, Washington, New York et autres mégapoles – diminuent le service car elles n’ont plus d’argent en caisse.

C’est d’autant plus paradoxal que pendant ce temps, le chômage augmente, les revenus des gens dégringolent, ils n’ont plus les moyens d’avoir de voiture ou d’en payer l’essence, et le besoin de transport public est d’autant plus criant. Plus grande est la demande, plus l’offre se restreint. Inutile, dans ces conditions, d’espérer une amélioration de ce qui subsiste.

L’irrésistible mutation des banlieues américaines

Un saisissant reportage vidéo, intitulé « Traverser les lignes », a été diffusé dans Blueprint America, sur la chaîne PBS. Voici le lancement de l’émission :

« Un changement subtil s’est produit ces dernières années dans nos banlieues : cet habitat autrefois réservé aux classes moyennes est en train de devenir celui des pauvres qui travaillent.

Résultat : les routes qui avaient été construites pour les voitures sont désormais utilisées par une population toujours plus nombreuse qui n’a pas les moyens de conduire. Les conséquences peuvent être mortelles. »

Le reporter donne un chiffre incroyable : 43 000 piétons ont été tués aux Etats-Unis au cours des dix dernières années, soit « l’équivalent d’un jumbo jet qui s’écraserait chaque mois ». (Voir la vidéo en anglais)

Watch the full episode.

Les sites et les journaux s’étant enflammés sur le sujet, les anecdotes pullulent, plus percutantes les unes que les autres. Un des auteurs de Mother Nature Network, en déplacement dans une banlieue de Toronto (Canada) pour un séminaire, raconte qu’il avait été content de découvrir que sa réunion allait avoir lieu dans un immeuble situé à deux pas de l’arrêt du tram. Inutile de louer une voiture, avait-il pensé avec soulagement :

« Hélas, la “rue” entre l’arrêt du tramway et mon bâtiment était en fait une voie rapide extrêmement fréquentée. J’aurais dû marcher 1,5 kilomètre jusqu’à la première intersection, et même là, il n’était pas sûr que j’aurais trouvé un passage piéton. Finalement, j’ai dû me résoudre à prendre un taxi sur 5 kilomètres pour simplement franchir 150 mètres. »

Des bus interdits de passage dans les centres commerciaux

Il y a quatre ans, le maire de ma ville (Raleigh, en Caroline du Nord, dont la taille de l’agglomération frôle le million d’habitants) a piqué un coup de sang contre les propriétaires de quatre très grands centres commerciaux situés en périphérie : les arrêts de bus y étaient interdits, soi disant pour des raisons de sécurité.

La vraie raison était très moche : il s’agissait d’empêcher les pauvres, qui ne sont pas très décoratifs, qui viennent davantage pour profiter de l’air conditionné que pour dépenser, de venir déambuler dans les belles allées (Dieu sait si les virées dans les « malls » pour profiter de l’air frais sont fréquentes l’été, notamment quand il fait 40°C comme en ce moment).

Quant aux centaines d’employés déposés comme des paquets le long des « highways » sans trottoirs, ils étaient condamnés à marcher des kilomètres pour rejoindre leurs postes de travail. Depuis, la situation s’est améliorée, sauf pour un des centres commerciaux.

Apparemment, aucun Etat, comté ou municipalité ne peut obliger un propriétaire à accepter le passage des transports publics sur son domaine. Sauf lorsque le cas a été spécifiquement prévu lors de la délivrance du permis de construire. C’est précisément ce qui avait été oublié à Raleigh.

Le problème des transports en commun et des infrastructures routières n’est pas prêt d’être résolu aux Etats-Unis, dans la mesure où il relève presque exclusivement des financements publics. Donc des impôts. La volonté politique n’est pas suffisante. Dans ce pays, les dépenses doivent être approuvées une à une par les citoyens.

Avant-hier, les jurés populaires de la cour du Cobb County ont fait connaître la peine à laquelle ils condamnaient Raquel Nelson, qui risquait jusqu’à trois ans de prison pour le « meurtre » de son enfant : douze mois de suivi en probation et quarante heures de TIG. Mais le juge l’ayant autorisée à faire appel du jugement (ce qui est inhabituel), elle a finalement choisi de contester sa culpabilité.

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