Est-ce la fin du feuilleton ? Les sénateurs français devraient adopter, mardi, le « mécanisme européen de stabilité » (MES), une semaine après leurs collègues de l’Assemblée. Les socialistes, majoritaires à la chambre basse, ont reçu pour consigne de s’abstenir. Sauf surprise, la France va donc devenir le premier des dix-sept pays de la zone euro à ratifier ce traité, qui met en place un Fonds commun, censé venir en aide aux pays mal en point, comme la Grèce, à partir de l’été (lire notre décryptage du texte).
Pourtant, les divisions de la gauche française sur ce « FMI à l’européenne » risquent de laisser des traces durables durant la campagne présidentielle, et bien au-delà. Elles devraient surtout compliquer un peu plus la stratégie européenne de François Hollande qui a promis, s’il est élu président, de « renégocier » l’autre traité en chantier à Bruxelles, le « pacte budgétaire ».
«En choisissant l’abstention, il me semble que François Hollande affaiblit sa capacité de négociation avec l’Allemagne. Il brouille son message sur l’Europe. Sa position serait plus forte, pour renégocier, voire remplacer le pacte budgétaire, s’il approuvait le MES», assure Philippe Lamberts, un eurodéputé belge issu des Verts. Comme une très large majorité des élus socialistes et écologistes au Parlement européen, Philippe Lamberts est favorable au MES.
Pour les élus du Front de gauche, et certains socialistes et écologistes français, ce MES revient surtout, sous couvert de bonnes intentions, à généraliser des politiques d’austérité qui ont conduit la Grèce au désastre. Le pays qui bénéficiera d’une aide devra en effet se soumettre à une batterie de conditions fixées par les administrateurs du MES. Des mesures de rigueur pourraient en faire partie.

Conseil européen du 30 janvier, lors de la signature du «MES»
«Nous ne pouvons pas prêter 240 milliards d’euros à la Grèce, avec les risques énormes que l’on prend, sans poser des conditions à Athènes… Il est totalement légitime de fixer des conditions, réplique Philippe Lamberts. La bataille politique doit porter sur ces conditions, pas sur le mécanisme en tant que tel. C’est vrai que les conditions actuelles fixées à la Grèce sont discutables, et même totalement injustes. Discutons-en. Mais je regrette que certains candidats à la présidentielle en France prennent en otages des débats européens, pour des intérêts de politique intérieure», poursuit-il.
A Bruxelles, le précédent de mars 2011
Du côté des eurodéputés socialistes, on ne se précipite pas pour commenter les débats français (lire la «Boîte noire» de l’article). Au sein du groupe, on précise que la position n’a jamais varié. Les socialistes européens soutiennent le MES, pour une raison simple : c’est un pas en avant dans la bonne direction, estiment-ils, puisque l’on introduit, dans les traités, une clause de solidarité qui n’existait pas jusqu’alors dans ceux de Maastricht et Lisbonne.
«Le mécanisme de stabilité financière est nécessaire pour stabiliser la zone euro sur le long terme, décourager la spéculation contre les États membres de l’Union, et avant tout protéger les intérêts des citoyens européens», avait estimé en mars 2011 Martin Schulz, alors président du groupe socialiste, aujourd’hui à la tête de l’hémicycle.
Le 23 mars 2011, les élus européens avaient d’ailleurs été invités à donner leur avis, non pas sur le texte du MES, loin d’être finalisé à l’époque, mais sur la modification du traité qui allait permettre de créer ce futur MES. Ils avaient alors massivement voté en ce sens (494 voix pour, 100 contre, 9 abstentions).
L’intégralité des socialistes européens a ainsi reconduit son vote, ainsi que la quasi-totalité (à deux exceptions près) du groupe Verts. Des socialistes français qui avaient voté « non » au traité constitutionnel de 2005, de Pervenche Berès à Liêm Hoang-Ngoc, ont ainsi défendu le futur MES, toujours au nom de la « solidarité ». A l’époque, de l’avis des socialistes, tout projet qui pouvait infléchir la rigueur budgétaire imposée par les Allemands était de toute façon bon à prendre.
Lors du vote de mars 2011, comme le confirment certains des amendements adoptés à l’époque par le Parlement, ce texte était d’autant plus consensuel, chez les socialistes et les Verts, que le MES devait permettre, à terme, d’émettre des « euro-obligations ». Cette mise en commun de la dette est présentée, par certains économistes, comme le remède ultime à la crise. Les élus de la Gauche unitaire européenne (GUE), dont ceux du Front de gauche, s’étaient, eux, opposés à cet aménagement du traité dès mars.
Ailleurs en Europe, le MES ne fait pas débat
La gauche française court-elle à présent le risque de l’isolement ? François Hollande sera-t-il encore « crédible » aux yeux de ses partenaires européens, après avoir refusé de voter le MES, pour pouvoir renégocier l’autre texte ? A moins que la gauche française n’ait enclenché un débat salutaire, qui va désormais faire boule de neige, au sein de l’ensemble des partis de gauche de la zone euro ?
A première vue, on en est encore loin. Ailleurs, les discussions sur le MES sont quasi inexistantes, au sein des formations de la gauche de gouvernement. A peine le débat commence-t-il à prendre sur l’autre texte, le « pacte budgétaire », qui devrait être signé par les chefs d’État et de gouvernement en fin de semaine à Bruxelles…
En Irlande, par exemple, c’est bien le pacte budgétaire cher à Angela Merkel qui concentre les attentions. Sur l’île, qui fait l’objet d’une aide combinée du FMI et de l’Europe, le débat est le suivant : faut-il, ou non, organiser un référendum sur ce nouveau traité ? Les sondages laissent penser qu’une très large majorité d’Irlandais le réclament, mais le gouvernement (une coalition centre-droit et centre-gauche) y est opposé. Jusqu’à présent.
Parmi les positions les plus aventureuses, un universitaire, Karl Whelan, a expliqué à la mi-février, dans l’Irish Times, l’un des deux grands quotidiens d’Irlande, que le pacte budgétaire était certes dangereux, mais qu’il fallait tout de même le ratifier, pour que l’Irlande puisse profiter… du MES.
Autre cas de figure : l’Espagne, où les socialistes se sont fait chasser du gouvernement en novembre dernier. Le 2 février, le chef de l’opposition socialiste, Alfredo Pérez Rubalcaba, a apporté un soutien modéré aux deux textes en chantier (MES et pacte budgétaire), parce que «tout ce qui consiste à compléter l’union monétaire nous plaît, au PSOE». Comme ses collègues socialistes ailleurs en Europe, il regrette que le pacte budgétaire soit exclusivement centré sur la rigueur budgétaire, mais exhorte les capitales européennes à apporter l’argent dès que possible au Mécanisme européen de stabilité.
En Belgique, l’un des rares pays de la zone euro où la gauche socialiste est aux affaires, le PS et le SPA, sa déclinaison flamande, s’apprêtent à ratifier le texte sur le MES au Parlement. «Qu’il s’agisse du Mécanisme européen de stabilité, qui devra être ratifié par le Parlement, ou d’autres mesures, le PS veillera à ce que la politique européenne garde, dans son ensemble, le cap de la croissance, de l’emploi et de la solidarité», explique-t-on au PS belge. Avant de mettre en garde : «Le MES ne peut devenir un nouvel outil de contrainte, pour mettre le prix des crises sur le dos des plus faibles ou réduire encore le rôle social des États !
Un cadeau empoisonné ?
En Allemagne, enfin, le débat s’est jusqu’à présent concentré sur le montant de l’aide à la Grèce et les divisions internes à la coalition d’Angela Merkel sur le sujet. Le Bundestag a finalement donné son aval à une très large majorité, lundi dans la soirée, à une seconde tranche d’aide de 130 milliards d’euros, avec les voix des socialistes et des Verts.
A droite, les discussions sont houleuses, sur les montants qu’il faut débloquer pour faire en sorte que la Grèce ne sorte pas de l’euro. A l’instar des socialistes européens à Bruxelles, le SPD réclame de son côté davantage de solidarité – euro-obligations et taxe sur les transactions financières. Mais reste jusqu’à présent très discret sur le MES.
Quoi qu’il en soit, la majorité des pays de la zone euro devrait débattre, à partir de mars, des deux textes ensemble – MES et pacte budgétaire. Les deux traités devaient d’ailleurs, à l’origine, être signés à Bruxelles lors du même sommet européen, début mars. Mais selon plusieurs diplomates européens, c’est Paris qui a insisté pour que le premier texte, sur le MES, soit signé plus tôt, dès le 1er février, de manière à pouvoir le ratifier d’ici à l’été, malgré l’élection présidentielle.
C’est quasiment chose faite. C’est surtout, à présent, un cadeau empoisonné pour François Hollande s’il parvenait au pouvoir.


un article a faire suivre sur les fonctionnaires:
http://2ccr.unblog.fr/2012/03/01/a-quoi-servent-les-fonctionnaires/