Les dix boulets du candidat Fillon

Par Michel Deléan

L’actuel candidat de la droite à la présidentielle apparaît aujourd’hui comme un homme d’argent et un dissimulateur. Un homme politique en même temps qu’un homme d’affaires, aussi soucieux d’exercer le pouvoir que de s’enrichir discrètement. Revue de détail.

 

Au gré des révélations de la presse, des découvertes des services de police, mais aussi de ses déclarations successives, François Fillon s’est métamorphosé, cela en quelques semaines à peine. Loin du gaulliste social des origines, ce personnage très construit d’élu de terroir un brin austère et moralisateur, le candidat Fillon a dû se dévoiler peu à peu. Et il est devenu un autre personnage public : un ambitieux sans scrupule, qui semble entretenir un rapport très particulier avec l’argent, mais aussi avec la vérité.

Bien qu’il ait vécu de la politique sans interruption depuis 1981, avec des revenus très confortables de parlementaire ou de ministre (selon les périodes), l’actuel candidat de la droite à la présidentielle apparaît aujourd’hui comme un homme d’argent et un dissimulateur. Un homme politique en même temps qu’un homme d’affaires, aussi soucieux d’exercer le pouvoir que de s’enrichir discrètement. Revue d’effectifs.

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  • Les salaires d’assistants parlementaires

François Fillon a, en toute discrétion, fait salarier son épouse pendant de longues années, de 1988 à 2013, comme assistante parlementaire, quand il était député, ainsi que deux de ses enfants, lorsqu’il était sénateur, pour un montant global de près d’un million d’euros. Il a également demandé à son suppléant, Marc Joulaud – mis en examen ce vendredi 24 mars –, d’employer son épouse de 2002 à 2007, pendant que lui-même était ministre puis sénateur. Une fois le pot aux roses révélé par le Canard enchaîné, François Fillon a tergiversé, puis a fini par concéder une « erreur » du bout des lèvres, mais tout en assurant qu’il s’agissait de vrai travail et de contrats légaux, sans rembourser les sommes perçues, ce que lui avaient suggéré des membres de son entourage. Pour la justice, le soupçon est celui d’emplois fictifs, d’où la mise en examen de François Fillon le 14 mars, notamment pour détournements de fonds publics.

Autre sujet d’étonnement, les enquêteurs ont découvert des virements effectués par deux des enfants Fillon sur le compte de leur père, pour lui rétrocéder une part de leurs salaires d’assistants parlementaires. Que nenni, il s’agissait de remboursements de frais de mariage, de loyer et d’argent de poche, a assuré sans sourciller le candidat à l’élection présidentielle.

  • Les salaires de la Revue des Deux Mondes

En 2012 et 2013, en plus de ses émoluments à l’Assemblée nationale, Penelope Fillon a également perçu des sommes importantes, 50 000 euros, de la Revue des Deux Mondes, propriété du milliardaire Marc Ladreit de Lacharrière, ami proche de François Fillon. Conseillère littéraire, Penelope Fillon aurait remis quelques notes de lecture à la revue, et aurait également prodigué des conseils à son propriétaire. Le hic, c’est que le directeur de la revue, à l’époque, ne l’a jamais rencontrée.

Pour la justice, le soupçon est là encore celui d’un salaire de complaisance, d’où les poursuites pour abus de biens sociaux et recel. En perquisitionnant à l’Assemblée, les policiers ont par ailleurs découvert des feuilles de calcul d’heures travaillées dont l’authenticité est remise en question : elles auraient pu servir à minorer le nombre d’heures effectuées à la Revue des Deux Mondes pour que Penelope Fillon puisse continuer à percevoir son salaire d’assistante parlementaire, selon le Monde et le Canard enchaîné. D’où les poursuites pour faux et usage de faux, et pour escroquerie aggravée.

  • Les contrats de la société de conseil 2F

En quittant Matignon, et juste avant de récupérer « son » siège de député de Paris, François Fillon a créé, le 7 juin 2012, la société de conseil 2F pour faire du business. La chose est a priori légale, mais pose question en termes d’éthique, de risques de conflit d’intérêts et de trafic d’influence. Comme l’a révélé Mediapart, cette discrète activité de conseil a en effet permis à François Fillon de se faire rémunérer par le cabinet Ricol Lasteyrie Corporate Finance, mais aussi par une entreprise de pipelines basée à Dubaï et présidée par un milliardaire libanais, Fouad Makhzoumi, alors qu’il était déjà candidat à l’élection présidentielle française.

Refusant longtemps d’évoquer les clients et les contrats de sa société de conseil, François Fillon avait consenti à lever un petit coin de voile lors de la conférence de presse du 6 février, en déclarant ceci : « J’ai exercé de 2012 à 2016 cette activité en toute légalité, a-t-il affirmé ce jour-là. J’ai donné des conférences dans de nombreux pays et j’ai conseillé des entreprises. Parmi elles, il y a l’assureur AXA, la société Fimalac et la banque Oddo. J’ai fait partie du conseil de surveillance du cabinet Ricol et Lasteyrie, puis j’y ai exercé en tant que senior adviser. La liste de mes clients ne comprend aucune entreprise russe, ni le gouvernement russe, ni aucun organisme de ce pays et toutes les conférences que j’ai données en Russie l’ont été à titre gratuit. » Avant de conclure : « J’ai toujours fait de la transparence une exigence. »

Mais selon le Canard du 22 mars, la société de François Fillon a empoché 50 000 dollars en 2015 pour arranger un rendez-vous à Saint-Pétersbourg entre Vladimir Poutine, Fouad Makhzoumi et le PDG de Total Patrick Pouyanné.

La société 2F a procuré quelque 750 000 euros de revenus à François Fillon entre juin 2012 et décembre 2015, en plus de ses revenus de parlementaire. Dans sa toute dernière déclaration de situation à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), le candidat Fillon a revu la valeur de sa société 2F très largement à la hausse : il l’estime maintenant à 97 888 euros, contre huit fois moins en décembre 2016.

  • Le prêt de 50 000 euros

Un oubli fâcheux, un de plus. Dans sa déclaration à la HATVP, François Fillon avait omis de signaler un prêt sans intérêts de 50 000 euros que lui avait consenti son richissime ami Marc Ladreit de Lacharrière, et qu’a déniché le Canard. D’où de nouvelles explications embarrassées du candidat Fillon, qui dit avoir remboursé ce prêt, et jure ne pas être l’obligé du patron de Fimalac. L’affaire lui vaut des poursuites pour « manquement aux obligations déclaratives à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ».

Par ailleurs, une salariée de la Fondation Culture et Diversité du milliardaire a été mise à disposition de l’équipe de campagne du candidat Fillon pendant plus d’un an, comme l’a révélé Mediapart.

  • Les costumes et montres de luxe

François Fillon se serait fait offrir pour près de 50 000 euros de vêtements de luxe en provenance du tailleur Arnys. Cette fois, c’est le JDD qui lance l’affaire, sans toutefois divulguer le nom du généreux mécène. Il s’agit en fait de l’avocat Robert Bourgi, ami de François Fillon et surtout pilier historique de la Françafrique, révèle le Monde. Le juge d’instruction Serge Tournaire, déjà saisi des soupçons d’emplois fictifs de l’épouse de Fillon, obtient du Parquet national financier (PNF) que l’affaire des costumes entre dans son périmètre d’enquête par un réquisitoire supplétif, afin de vérifier si ces libéralités ne cachent pas un délit de « trafic d’influence ». Pourquoi offrir des vêtements de prix à un présidentiable, sinon pour en attendre quelque chose en retour ? Là est le soupçon. Après avoir tergiversé, François Fillon parle à nouveau d’une « erreur ». Il finit par annoncer qu’il a retourné les costumes à Robert Bourgi.

Le candidat à la présidentielle aime également les montres de prix. Dans sa dernière déclaration de patrimoine, il dit en posséder deux, qu’il estime respectivement à 12 000 et 15 000 euros. Selon France Info, il s’agit là encore de cadeaux, et l’un des donateurs est l’homme d’affaires italo-suisse Pablo Victor Dana, qui gère actuellement un fonds financier à Dubaï. Il s’agirait d’un présent amical et « désintéressé », selon l’homme d’affaires, qui remonterait à 2008, quand François Fillon était le Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Interrogé vendredi soir par l’AFP, François Fillon a confirmé avoir reçu ces montres, déplorant que la presse s’intéresse à ces cadeaux relevant à ses yeux de sa vie privée. « Monsieur Dana a offert des montres à plein d’autres personnes que moi », a assuré le candidat de la droite, précisant avoir également reçu en cadeau « une montre d’Alain Thébault, inventeur de l’hydroptère ». Un cadeau inférieur à 10 000 euros, qu’il n’a donc pas eu à déclarer.

  • Les chèques du Sénat

Lorsqu’il était sénateur, comme plusieurs de ses collègues, François Fillon a profité d’un vaste système de détournement de fonds publics mis en place au sein du groupe UMP du palais du Luxembourg, interrompu en 2014 après l’intervention de la justice. Perçus par François Fillon en plus de ses indemnités légales, pour une somme d’au moins 20 000 euros, les chèques en question correspondent à des commissions occultes ponctionnées sur l’enveloppe mise à sa disposition pour la rémunération d’assistants. Comme l’a révélé Mediapart, François Fillon a notamment encaissé un chèque de 3 221 euros et 73 centimes. Ce spécimen est l’un des chèques secrètement encaissés par le sénateur Fillon entre 2005 et 2007, dont nous avons révélé l’existence le 28 janvier dernier.

  • Un château réévalué

François Fillon a dévoilé lui-même son château dans la Sarthe, en y posant en famille pour Paris-Match, en août 2013. Après plusieurs articles de presse, il réévalue la valeur de son bien dans sa dernière déclaration à la HATVP, qui est obligatoire. Le candidat Fillon déclare désormais une « maison individuelle de 3 162 m² dans la Sarthe (1 107 m² habitables, 1 062 m² de dépendances, 12 hectares de non-bâti), bien propre à 100 %, acquise en 1993 pour 400 000 euros et 300 000 euros de travaux, valeur vénale de 750 000 euros ». Soit une somme supérieure aux 650 000 euros annoncés en 2013.

  • D’énormes à-valoir

François Fillon passe pour être gourmand quand il négocie avec les maisons d’édition les « à-valoir » (droits d’auteur versés par anticipation) de ses livres. En octobre 2013, L’Express estimait à 100 000 euros l’avance obtenue par François Fillon pour un livre prévu fin 2014, et pour lequel trois maisons d’édition étaient en concurrence. Une somme qui serait en fait de 120 000 euros, annonçait le quotidien Les Échos en janvier 2016.

  • Les bolides

Si François Fillon aime se faire photographier au volant de voitures de course sur le circuit du Mans (Sarthe), où l’un de ses frères a des responsabilités, il se rendait aussi plus discrètement en Italie pour se faire prêter des Ferrari par le PDG de ce constructeur italien. Selon le journaliste Laurent Léger, qui avait levé ce lièvre dans Charlie Hebdo, l’addition (non réglée) se montait à plus de 12 000 euros en 2011.

  • Le refus de la transparence

Après les accusations de François Fillon sur le thème d’un « cabinet noir » socialiste qui voudrait l’abattre, un communiqué du ministre de la justice Jean-Jacques Urvoas a été diffusé le 23 mars. Il rappelle que François Fillon « a voté systématiquement contre tous les textes renforçant l’indépendance de la Justice et favorisant la transparence de la vie politique ».

À savoir :

— la loi du 25 juillet 2013 interdisant au garde des Sceaux de donner des instructions individuelles aux magistrats du ministère public,

— la loi organique du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique,

— la loi organique du 6 décembre 2013 créant le procureur de la République financier,

— le projet de loi constitutionnelle réformant le Conseil supérieur de la magistrature,

— la loi organique du 8 août 2016 relative aux garanties statutaires, aux obligations déontologiques et au recrutement des magistrats,

— et enfin la loi du 9 décembre 2016 relative à la transparence, à la lutte contre la corruption et à la modernisation de la vie économique.

bbox_1Mis en ligne vendredi 24 mars au soir, cet article a été complété et mis à jour samedi 25 au matin avec l’affaire des montres de prix offertes à François Fillon.

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