Manif anti-Keystone XL

«Ce pipeline ne bénéficie ni aux gens du Nebraska, ni aux Américains!»

Par Isabelle Hanne, Envoyée spéciale à Lincoln (texte et photos) — 

Depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, la construction de l’oléoduc est à nouveau à l’ordre du jour. Sur place, les locaux refusent de voir leurs terres préemptées et craignent les risques environnementaux d’un tel chantier.

Il y a des plumes, des odeurs de fumée de sauge, des torses nus montés sur des chevaux à la robe peinte, des nattes. De larges et blancs chapeaux de cow-boys, des paires de santiags bicolores et des chemisettes à carreaux. La diversité des styles rend bien celle des opposants au pipeline Keystone XL, qui manifestaient dimanche après-midi autour du Capitole de l’Etat du Nebraska, au cœur de sa capitale, Lincoln. Indiens de différentes tribus, parfois venus de loin, écologistes, fermiers et ranchers de cet Etat du Midwest : sous un ciel menaçant, un petit millier de manifestants sont venus rappeler leur opposition à ce gigantesque pipeline, enterré par Barack Obama fin 2015 en amont de la COP21, mais relancé, quatre jours après son arrivée à la Maison Blanche le 24 janvier, par Donald Trump. Et ce, à la veille d’une semaine d’auditions cruciales pour l’avenir du projet, dans cet Etat-clé.

Projet titanesque et controversé

Dès ce lundi matin en effet, et jusqu’à vendredi, la Public Service Commission du Nebraska va mener à Lincoln une série d’auditions pour donner ou non son feu vert à ce projet controversé et titanesque – il est destiné à transporter 830 000 barils de pétrole par jour. Plutôt habituée à gérer des dossiers de couverture de réseau téléphonique ou de sécurité ferroviaire, cette commission composée de cinq membres élus (dont quatre républicains) va faire l’objet de l’attention nationale. Le Nebraska est en effet le dernier verrou que l’opérateur canadien TransCanada cherche à faire sauter pour lancer la construction de cet oléoduc long de 1 900 kilomètres, qui doit transporter le pétrole extrait des sables bitumineux de l’Alberta, dans l’ouest du Canada, jusqu’au Nebraska. C’est dans le sud-est de l’Etat, à Steele City, que Keystone XL doit être raccordé à un tronçon d’oléoduc déjà existant, pour acheminer le brut jusqu’aux raffineries américaines du golfe du Mexique. La demande de permis de construire a été déposée il y a bientôt neuf ans par le géant énergétique canadien. La commission doit déterminer si le pipeline Keystone XL est, oui ou non, «d’intérêt public». Elle rendra sa décision au plus tard le 23 novembre.

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C’est peu dire que les Nébraskains, ou une partie d’entre eux en tout cas, résistent. Dans un Etat où, pourtant, tous les niveaux de pouvoir sont tenus par des républicains, et qui a confortablement élu Donald Trump. Sur les 250 propriétaires concernés par le tracé de l’oléoduc, une centaine de familles d’agriculteurs ont refusé les compensations financières. Et engagé tous les recours possibles devant les tribunaux, emportant certains succès de taille depuis 2008. «On a déjà stoppé Keystone XL deux fois, pourquoi on n’arriverait pas à le faire une troisième ?», harangue au micro Jane Kleeb, leader de l’opposition démocrate et fondatrice du mouvement anti-Keystone Bold Nebraska («Le Nebraska effronté»), toujours chaussée de bottes de cow-boys, symbole de cette manifestation.

«Ce pipeline serait fabriqué avec de l’acier étranger, transporterait du pétrole étranger, destiné à l’exportation,reprend-elle au micro. Il ne bénéficie en rien ni aux gens du Nebraska, ni aux Américains !» Les emplois potentiellement générés par la construction et la maintenance du pipeline – 4 400 pour une ou deux années de construction dans le Nebraska, promettent les promoteurs du projet –, ainsi que l’indépendance énergétique du pays, constituent les arguments du camp républicain. C’était l’une des promesses de campagne de Donald Trump, faisant miroiter de nombreux emplois dans un Etat à la croissance en berne. Sur la base de cet argument économique, les syndicats ouvriers et la Chambre de commerce et d’industrie du Nebraska ont embrassé le projet. «Mais on sait tous que ce sont des emplois à court terme, ou pour des employés spécialisés venus d’autres Etats», balaye Terry, ouvrier chaudronnier à Omaha, un peu plus au nord, qui a voté pour la candidate écologiste Jill Stein aux dernières élections.

«Ça n’a rien à voir avec les intérêts du Nebraska, conclut Kleeb sous les applaudissements. Notre intérêt, c’est de lutter contre le changement climatique, de protéger nos terres, notre droit à la propriété, qui permet à nos agriculteurs de continuer à mettre de la nourriture sur nos tables et celles du monde entier.» Pilier de ce front anti-Keystone, les écologistes dénoncent l’impact environnemental extrêmement fort de ces hydrocarbures dits «non-conventionnels». Ce pétrole exige en effet d’énormes quantités d’eau pour être séparé des sables dans lesquels il s’est formé. Et son extraction rejette trois fois plus de gaz à effet de serre que les hydrocarbures conventionnels.

«Un jour, des types de TransCanada sont venus chez nous,raconte Randy Thompson, rancher et fer de lance de la contestation depuis le début. Ils nous ont proposé une compensation financière pour faire passer le pipeline dans notre champ. Ils nous ont dit : « C’est à prendre ou à laisser. Que ça vous plaise ou non, dans deux ans votre champ sera préempté et le pipeline y sera construit ». C’était en 2008. C’est marrant, j’y étais encore ce matin, dans mon champ, et j’ai pas vu de pipeline ! En revanche, il y a une grande pancarte avec écrit « Bold Nebraska ».»

«Je préfère l’eau qui ne brûle pas»

«Beaucoup d’Indiens voient des similarités entre ces terres qu’on veut prendre de force aux fermiers, et nos traités bafoués», appuie Joye Braun, membre du Indigenous Environmental Network, qui est venue d’Eagle Butte, dans le Dakota du Sud. Avec son béret noir toujours sur la tête, elle n’arrête pas de courir les contestations contre la fièvre des tuyaux qui s’est emparée des Etats Unis. «Première occupante» du campement de Standing Rock, qui a tenté de lutter, en vain, contre le Dakota Access Pipeline – autre oléoduc relancé par Trump et aujourd’hui opérationnel –, elle vient de passer quelques jours à Bayou Bridge, nouvelle base d’opposition à un projet semblable en Louisiane.

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De nombreux manifestants arborent des tee-shirts «Water Protectors». Ici et là, des pancartes rappellent que «le pétrole n’est pas potable», et que «mni wiconi», soit «l’eau est la vie» en langue Lakota. C’est bien là la préoccupation majeure des agriculteurs, mais aussi des Indiens, Ponca, Sioux ou Kickapoo, qui se sont déplacés en nombre, et pour qui l’eau est sacrée. En cas de fuite, les tuyaux souterrains du Keystone XL menaceraient de pollution l’aquifère Ogallala, cette immense nappe phréatique de faible profondeur, située sous les grandes plaines des Etats-Unis, du Dakota du Sud au Texas. Elle fournit l’eau potable à 85 % des habitants du Nebraska, et permet l’agriculture d’irrigation sur ces terres poussiéreuses. «Je préfère l’eau qui ne brûle pas», plaisante le chef des Omahas.

«On dépend tous de cette eau : une fuite aurait des effets désastreux sur toute l’économie de la région, s’inquiète en écho Lori Fischer, dont les terres se situent entre le pipeline Keystone 1, déjà existant, et celui en projet. Et combien de générations seraient affectées ?» Autre raison qui, là, agace cette femme énergique à l’accent traînant : «Je n’aime pas cette histoire de droit de préemption. Qu’une compagnie étrangère veuille utiliser mes terres pour faire de l’argent, ça ne me plaît pas du tout ! Et qu’on n’aille pas me faire croire que c’est pour le bien commun.»

Pour les leaders du mouvement, quelle que soit la décision de la commission, il y aura des recours en justice des deux camps. «Ça peut traîner encore longtemps, soupire Art Tanderup, fermier à Neligh et visage de la contestation. C’est difficile de rester mobilisés toutes ces années. Ça prend une place folle dans nos vies !» A la fin de la marche, il semblait requinqué par l’énergie des manifestants. «Il y avait une belle foule», se réjouit-il. Et, rire sonore : «Je dirais même qu’on était beaucoup plus nombreux qu’à l’investiture de Trump !»

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